26-06-12

En Selle Marcel
40, rue Tiquetonne
75002 Paris

Sur l’asphalte parisien, des cyclistes, dont le nombre croit de façon continue ces dernières années, chevauchent et exhibent quotidiennement leurs montures. Les plus fringants de ces engins, proviennent pour la plupart de chez En Selle Marcel, vélociste nouvelle génération, garé au 40 rue Tiquetonne, et témoin privilégié de l’affection renaissante des métropolitains pour la petite reine. Aujourd’hui utilisée pour designer une bicyclette, cette expression émane historiquement du surnom donné à La Reine Wilhelmine d’Orange-Nassau en 1898, jeune Néerlandaise amatrice de vélocipède. Ce mode de transport, encore alternatif (seulement 3% des parisiens se déplacent de la sorte) s’inscrit dans une mouvance économique, écologique et sanitaire. Un activisme symptomatique d’une philosophie de vie, n’en demeurant pas moins univoque, l’utilisation du vélo revêtant également d’une fonction d’apparat, de langage, et de distinction. À l’instar de n’importe laquelle des parures, le deux roues est un signifiant, représentant un prolongement de sa personne, au sein de ce que Maffesoli appelait sa “tribu”. Pour répondre à ce besoin de personnalisation, Bruno Urvoy, 46 ans au compteur, ex.financier/communicant/marketeur, créa en 2011 ce premier concept store français intégralement dédié au vélo urbain. Parfaitement agencé sous un éclairage tonitruant, c’est dans un cadre loftien (200m2), aux teintes claires, naturelles et brutes, que vélos tous azimuts (Abici, Bianchi, Cooper, Brompton, Electra...), accessoires de couleurs (BLB, Miche...), bagagerie de style (Brooks...), et vêtements d’usage (Rapha...) se côtoient pendant qu’une armada de techniciens redonnent vie aux machines de propriétaires négligents, s’en étant dessaisies depuis belle lurette. C’est “l’envie de penser le monde autrement, une collection de cadres et d’objets chinés aux allures de sélections mais aussi une première expérience d’une année dans un précédant espace réservé au vintage” qui ont facilité l’installation de Bruno Urvoy dans ce quartier effervescent qu’est Étienne Marcel. Parangon de la différenciation, un showroom intimiste, à la décoration du milieu du siècle dernier et scandinave, permet sur rendez-vous avec Bruno, de monter sa propre bécane, “selon votre morphologie, à la carte, et manufacturée en France”. Une coquetterie facturée 2500 euros au minimum nous susurre le fondateur. En agitation chronique, En Selle Marcel proposera incessamment sous peu, des objets de maroquinerie personnalisés, réalisés en collaboration avec plusieurs artisans. En attendant, la boutique “mouille le maillot” en soutenant Anjou Vélo Vintage, une rando vélo rétro se déroulant à Saumur les 23 et 24 juin prochain. 

On the parisian asphalt, cyclists, whom are more and more numerous these past few years, sit astride and daily vaunt heir mount. The briskest of these device, coming for most of them from En Selle Marcel, bicycle seller new generation, parked 40 rue Tiquetonne, privileged witness of the rebirth of the metropolitan’s re-emergent affection for “the little queen”. Used nowadays to indicate a bicycle, this historical expression emanates from the nickname given to the Queen Wilhelmina d’Orange-Nassau in 1898, young Dutchwoman velocipede enthusiast. This mode of transport , still alternative (only 3% of Parisians move this way) fit into the scheme of economical, ecological and sanitary circle of influence. An activism symptomatic of a lifestyle, being no less than univocal, the use of the bicycle takes on equally a ceremonial, language and distinction function. In the manner of any finery, the two-wheeler is a signifier, representing an extension of our personality, within what Maffesoli use to call his “tribe”.To fulfill this need of personalization, Bruno Urvoy, 46 on the clock, ex financier/communication/marketing, launched in 2011 this very first french concept store integrally dedicated to urban bicycle. Perfectly put together under a booming lighting, it’s in a lofty setting (200 square meter), with pale, natural and raw shades, bicycles from all over the place (Abici, Bianchi, Cooper, Brompton, Electra…), colorful accessories (BLB, Miche…), stylish luggages (Brooks…), and useful clothing (Rapha…) are side by side while an army of technicians are bringing these machines back to life to their neglecting owners, having giving them up for ages. It’s “the need to think the world differently, a collection of frames and antique objects looking like selections but also a first experience of a year in a previous space dedicated to vintage” which facilitate his move in the effervescent neighborhood of Etienne Marcel.Paragon of differentiation, an intimate showroom, with a scandinavian and previous mid-century decoration, allowing, by appointment with Bruno, to build your own bike, “according to your morphology, a la carte and manufactured in France”. A coquetry charged 2500 euros minimum, whispers it’s founder. In chronic activity, En Selle Marcel will offer in next to no time, personalized leather goods, produced in collaboration with several artisans. Meanwhile, the shop “Wet the shirt” supports Anjou Velo Vintage, a retro bicycle ride happening in Saumur on the 23 and 24 of June.

Photos : Cyrille Robin
Texte : Mike Christy

18-06-12

Télescope Café
5, rue Villedo
75001 Paris

Le jus de chaussette du bureau n’y résistera pas. Le Télescope, ouvert depuis le 8 mai rue Villedo, est déjà la nouvelle Mecque du café parisien. Chez David et Nicolas, on le boit noir ou saupoudré d’un trait de chocolat, suave ou corsé. Selon l’heure de la journée, il s’accompagne d’une tartine grillée, d’un yaourt au miel maison ou d’une pâtisserie Rachel – attention, le crumble est à tomber ! Le duo franco-américain, formé à New York, manie les cépages comme de vrais baritas. Un savoir-faire artisanal,  importé directement de chez Murky, l’eldorado du café outre-Atlantique, que même l’Italie leur envie… 

Sur le comptoir en bois cuivré, le précieux breuvage (en provenance exclusive de Colombie ou du Kenya) s’écoule lentement d’une machine-sculpture à la silhouette minimale. C’est à elle que l’on doit la spécialité de la maison : le café filtre. Ni insipide, ni brûlé comme on le consomme la plupart du temps, mais léger et fruité. Et qui s’accommode parfaitement d’une tarte aux fruits et d’un nuage de crème. 

Aucune fausse note ne vient gâcher l’esprit du minuscule coffee-shop. Les grains sont torréfiés sur place pour garantir la fraîcheur et la qualité des arômes. Le service est aussi agréable que le cadre aux tons clairs. Les tasses transparentes mettent en valeur la robe du café et les tables rondes, couvertes de journaux, sont à elles seules une incitation à la paresse. Quant au prix de l’expresso (2 euros!), il nous laisse sur un gout de revenez-y… What else ? 

The office “Sock Juice” won’t resist it. The Telescope, open since May 8th rue Villedo, is already the new Mecca of parisian coffee. At David and Nicolas’s, we drink it black or sprinkled with a line of chocolate, sweet or strong. According to the day time, it comes with toasted bread, home-made honey yogurt or Rachel’s pastry - beware, the crumble is to die for! The french-american duo, formed in NYC, handles varietals like true baritas. A handcrafted know-how, directly imported from Murky, the eldorado of coffee from across the Atlantic, even Italy envies…

On the tan wood counter, the precious beverage (coming exclusively from Colombia or Kenya) slowly flows from a minimalist  looking sculptural machine. It is to her we owe the house specialty: filter coffee. Neither insipid nor burnt as we usually drink it, but light and fruity. It perfectly goes with a fruit tart and a cloud of milk. 

No false note comes across the tiny coffee shop. The beans are roosted on the premises to guarantee the freshness and quality of the aromas. The service is as nice as the light tone setting. The transparent cups emphasize the coffee’s colour and the round tables, covered with magazines, are to themselves an incentive to laziness. When it comes to the expresso’s price (2euros!), it leaves us a “come back” taste… What else?

Photos : Cyrille Robin
Texte : Céline Piettre

11-06-12

Takara
14, rue Molière
75001 Paris

En raison d’une offre toujours plus abondante, dénicher un bon restaurant japonais à Paris relève aujourd’hui de l’exploit, comme de trouver une aiguille dans une botte de foin. Le Takara de la rue Molière est l’une de ces rares adresses de confiance, à fréquenter les yeux fermés. Et quand on sait que le restaurant est l’un des plus anciens de la capitale, on s’incline respectueusement et on n’hésite plus à se mettre à table.

Ouvert par M. Ashibe en 1958, et repris par son fils Isao, la maison n’a pas bougé depuis 50 ans : ni la décoration épurée d’ambiance zen, avec ses boiseries, ses paravents et ses estampes traditionnelles, ni la qualité des assiettes. La cuisine, transmise de père en fils, est aussi impeccable que la façade extérieure est discrète. Les habitués viennent généralement déguster un sukiyaki, fondue japonaise à base de fines tranches de bœuf, servie avec du tofu et un œuf frais, ou les sacro-saintes pâtes à la farine de blé : les udon. Mais ils se laissent aussi tenter par les sushis, tempuras ou autres mets bien connus des amateurs de cuisine nippone, meilleurs au Takara que chez beaucoup de concurrents aux enseignes clignotantes.  

Si le chef se permet quelques audaces (certains plats sont modernisés façon "nouvelle cuisine"), le Takara est un restaurant traditionnel avant tout. Une bonne table, honnête et simple, qui brille par sa constance. Les habitants du quartier y manient régulièrement les baguettes tout comme les critiques gastronomiques aiment à s’y ressourcer. D’où sa mention dans de nombreux guides culinaires, Pudlo et Gault Millau en tête, à la grande fierté du propriétaire des lieux…  

Because of an always abundant offer, to discover a good japanese restaurant in Paris nowadays seems like a feat, similar to looking for a needle in a haystack. Takara rue Moliere is one of these rare trustworthy address, to go to with closed eyes. When we know the restaurant is one of the most ancient of the capital, we respectfully bow and do not hesitate to seat down to eat.

Launched by M. Ashibe in 1958, and taken over by his son Isao, the house did not move for the past 50 years: neither the refined zen interior design, with it's woodwork, it's blinds and it's traditional prints, nor the quality of the plates. The cuisine, passed on from father to son, is as impeccable as the outside facade is discrete. The regulars come to savor a sukiyaki, japanese fondue with thin slices of beef, served with tofu and a fresh egg, or the sacrosanct wheat flour noodles: udon. But they also let themselves be tempted by sushis, tempuras or other dish well known by Japanese food lovers, better at Takara than many competitors with flashing neon signs.

If the Chef allow himself a few boldness (some course are modernized "new cuisine" way), Takara is a traditional restaurant above all. A good table, honest and simple, shining by its constancy. The neighborhood resident regularly handle the stick like the food critic who like to recharge their batteries. Hence it's mention in numerous culinary guides, Pudlo and Gault Millau to mention a few, with the pride and joy of it's owner.

Photo : Cyrille Robin
Texte  : Céline Piettre

04-06-12

Les Salons du Palais Royal Serge Lutens
142, Galerie de Valois
75001 Paris

Parfumeur, M. Lutens l’est au même titre que cinéaste, photographe, maquilleur d’espace et de corps, dandy solitaire, rêveur et faiseur de rêves. Ses eaux aux notes orientales, aux senteurs de cèdre et de cendre, sont prisonnières d’un flacon au dessin unique mais concentrent les émotions du monde. Comme l’écrivain Joris-Karl Huysmans, Serge Lutens « cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs inéprouvés ». Dans sa boutique du Palais Royal, parée d’un mauve d’un autre temps, les rouges à lèvres s’offrent des mises à mort. Les parfums ont des pulsions criminelles. Les odeurs sont des contes. Là, dans l’intimité de la galerie de Valois, se tapit l’univers, raffiné et capiteux, du plus secret des créateurs français. On le remercie d’entrebâiller pour nous, le temps d’une rencontre, les portes de son empire des sens.

He is a perfumer but also a film director, a photographer, a space and body makeup artist, a solitary dandy, a dreamer and a dream maker. Serge Lutens’ oriental-nuanced waters and ash scents are imprisoned in a unique pattern bottle but condense the world’s emotions. Like the writer Joris-Karl Huysmans, Serge Lutens looks for « new perfumes, untested pleasures ». In his Parisian shop near Palais Royal, adorned with antiquated lilac-purple, lipsticks lead to executions. Perfumes have a criminal impulse. Fragrances are fairy tales. There, in the privacy of the Valois gallery, hides the heady and refined universe of the most secret French designer. He kindly half-opens the door to his realm of senses for an interview.

Photos : Cyrille Robin
Texte : Céline Piettre


Pourriez-vous décrire la femme Serge Lutens ?
Elle est en moi et sur toutes mes images. Elle n’existe que parce que je la sors de moi.

Si vous deviez dessiner d’un trait, sans lever le crayon, votre parcours sur une feuille de papier, quel visage aurait-il ?
En partant du haut, en chutant vers le bas et, sans quitter la feuille, sans règle, remonter vers le haut et ainsi de suite. Tout cela avec
le même stylo noir !

Quelle est la fragrance de vos pensées ?
Je ne pense aux parfums que lorsque je les réalise, le moment où je dois dire par eux – comme un écrivain avec les mots –
ce qu’ils se doivent d’exprimer.

Un  vers, un air, un paysage, une saveur qui vous inspirent ?
Ce n’est pas ainsi, pas plus un paysage qu’une saveur… Ils sont déjà là et peuvent se remémorer. Car depuis l’âge de 7 ans,
tout est en soi bouclé et se rappellera par la suite au souvenir. Ces choses que vous évoquez sont donc davantage expirées qu’inspirées…
ou, si vous voulez, expulsées.

L’un de vos parfums a été baptisé Serge noire. Qu’est-ce qu’il dévoile de votre personnalité ?
Il dévoile mon prénom qui, en même temps, est une étoffe appelée : la serge. Celle-ci donne le  La à ce parfum. Il ne dévoile pas mais, justement, voile légèrement.

Vous dites sur votre site internet que le parfum est  une conséquence. De quoi ? Qu’est-ce qui est à l’origine
d’un nouveau parfum ?

Le parfum est une conséquence de nos choix originels, c’est-à-dire de ce que nous sommes profondément. Comme vous le savez,
séduire est une conséquence à être et non pas à vouloir plaire.

Le parfum nous signale. Par lui, nous souhaitons exister, sinon, à quoi bon un parfum ?
Si Marrakech, où vous résidez, est poussière et nuit (je vous cite), Paris serait…
Lumières et cris !

Quand on entre dans votre boutique au Palais Royal, on a l’impression d’être un peu dans une autre époque. On est bien loin
du design ultra contemporain de certain parfumeur. Est-ce que vous cultivez volontairement cette atmosphère nostalgique ?

Je n’aime pas la nostalgie. Elle se retourne trop sur le passé, mais ici, au Palais Royal –  avec le restaurant le Grand Véfour, le contexte
du lieu (en tous cas, quand j’y suis arrivé sur la pointe des pieds), influencé par le film L’Affaire du courrier de Lyon et les livres revenant
sur cette époque du Directoire – il était presque naturel de me glisser plutôt que de m’imposer par trop de facilités ou d’économies,
dans un décor justement, vidé de la texture du temps.

On ne voit jamais une publicité Serge Lutens, pourquoi ?
S’il y en a, elles ne sont pas des publicités, plutôt des annonces genre « carton de deuil » mais affirmant que je suis vivant.

La beauté, la séduction semble, pour vous, une terre de contrastes, entre la simplicité lumineuse des Fleurs d’oranger et les ténébreuses Tubéreuse criminelle ou Vitriol. En quoi le parfum incarne ou prolonge t-il cette beauté ?
Un parfum, ce sont des notes mises en accord ou en désaccord, selon ce que je veux dire. Il enchaîne une phrase qui est son titre,
la conclusion d’une senteur, ce que je suis. Le vrai partenaire, le parfum, vous conduit où et comme il veut. Je suis son sujet. Il m’apprend
ce que, sur moi, je ne sais pas encore.


Could you describe the “Serge Lutens woman”?
She is part of me and of all my images. She exists only because I’m taking her out of myself.

If you had to draw your personal journey on a sheet of paper in a single line without lifting your pencil what would it look like?
I would start from the top and go down the page and without leaving the sheet, without any ruler, go back up and so on. All with the same
black pen!

What is the fragrance of your thoughts?
I only think about perfumes when I create them, at the moment when I have to tell through them – like a writer with words – what they
must express.

What line of poetry, tune or flavor inspires you?
It doesn’t work like that, it doesn’t come from a landscape or a flavor. They’re already here and are able to remember. After seven years old, everything is locked inside yourself and will reappear through memory. Therefore these things you mention are more exhaled than inhaled…
or evicted if you want.

One of your perfumes is called “Black Serge”. What does it reveal about your personality?
It reveals my name, which at the same time is a material called baize. It sets the feminine tone to this perfume. It doesn’t reveal but
slightly veils.

On your website you say that perfume is a “consequence”. What consequence? What is the origin of a new perfume ?
Perfume is the consequence of our original choices, i.e. a consequence of what we deeply are. As you know, seducing results from being
and not from trying to be attractive.  Perfume distinguishes us. We wish to exist through it, otherwise what would we use perfume for?

You say Marrakech, where you live, is “night dust”. So what would Paris be?
Lights and screams!

As we walk in your Palais Royal store, we feel as entering another era, far from other perfumers’ ultra contemporary design.
Do you voluntarily cultivate this nostalgic atmosphere?

I don’t like nostalgia. It’s too much directed toward the past, but here in Palais Royal, with the Grand Vefour restaurant, the context
(at least when I arrived here on tiptoe) influenced by the movie L’Affaire du courrier de Lyon and books on the Directory, is different.
It seemed almost natural to me to slip in instead of intruding by taking the easy way out and cutting corners in a setting emptied
from time texture.

There are no Serge Lutens advertisements. Why is that?
If there are, they are not advertisements, more announcements like memorial cards attesting that I am alive.

Beauty and seduction seem like a land of contrasts to you, between the luminous simplicity of Fleurs d’oranger and the dark Tubéreuse criminelle or Vitriol. How does perfume embody or extend this beauty?
Perfumes are notes that I put in harmony or disharmony depending on what I want to express.
The real partner, perfume, leads you wherever and however it wants to. I am its subject. It puts a sentence together, that is its title,
the conclusion of a scent, what I am. It teaches me what I don’t know about me yet.

Illustrations : Camille Chevrillon
Interview : Céline Piettre